par Guillaume Guidoni

Corse-Economie

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Une synthèse de trois problématiques structurelles clefs pour l'économie corse.


Les blocages de l'économie corse : synthèse en 3 points
Le maintien d'une part importante des ménages corses dans une situation de précarité monétaire malgré la croissance s’explique par le des contraintes d’inactivité, soit par l’âge, soit par la situation familiale (famille monoparentale). Sur les 2 dernières décennies, la progression de la population active s'est accompagnée d'une amélioration en termes de participation au marché du travail. Néanmoins, la Corse reste un territoire à faible participation à la fois comparée à la moyenne de France métropolitaine.

La Corse mobilise encore de façon décevante sa main d'œuvre (activité féminine, activité en fin de carrière professionnelle, territoires en retard, chômage de longue durée), autant de potentiels non exploités d'initiative et de croissance. Cette insertion insuffisante provoque des pertes de revenus pour les ménages et maintient une partie d’entre eux dans une situation de précarité sociale et monétaire. La Corse se distingue des autres régions de province par une distribution des revenus très différente selon qu’on parle des plus aisés ou des plus défavorisés.

Les ménages les moins aisés sont comparativement plus pauvres en Corse que sur le continent. Inversement, pour les 40 % des ménages plus riches, les revenus sont proches de ceux du continent. La redistribution réduit les inégalités de revenus au sein de la population, mais de façon plus réduite que sur le continent. Ainsi, une large part de la population corse a des revenus faibles voire très faibles. Pour les jeunes actifs, le retard de niveau de vie provoque plus durement des difficultés pour se loger ou s’insérer dans la société. Cette précarité se perpétue entre générations. Les inégalités de revenus et de patrimoine enferment une partie de la population de la Corse dans une sous-activité, voire une sous-participation à la vie sociale. Ce qui limite en retour le potentiel de croissance de l’économie corse.

L’importance des contrats saisonniers ou très courts (moins de 3 mois) s'est renforcée depuis le milieu des années 2000. Cela réduit la force de travail réellement active tout au long de l’année en Corse avec des répercutions sur la qualité de vie de ces travailleurs. A ceci s’ajoute un retard de salaires, principalement lié à sa structure de l’emploi (peu de cadres, industrie faible en dehors des IAA) et non à une politique salariale très différente entre les secteurs corses et ceux du continent, construction mise à part. La fragmentation de l’emploi et la part du temps partiel réduisent l’intérêt pour les jeunes, les personnes inactives ou les précaires – et plus particulièrement les femmes cheffes de famille monoparentale – de rentrer sur un marché du travail. Les rémunérations sont contraintes (nombre d’heures sur une année) et les coûts liés au travail souvent non pris en charge par les TPE (transport, garderie). L’instabilité dans l’emploi engendre des allers-retours entre période de travail et période de chômage. Ceci se conjugue à la structure sectorielle de l’emploi et se répercute ensuite dans la pauvreté des retraités, les cotisations basses engendrant des retraites faibles.

La mauvaise adéquation entre offres et demandes d’emploi freine aussi la pleine utilisation des ressources humaines de la Corse. Les questions de qualification, de mauvais appariement sur le marché du travail et de difficultés d’insertion sont exacerbées dans l’île.

L'insularité engendrent des surcoûts incontournables dans les domaines des ressources humaines, de la logistique, du foncier, de la formation ou de l’énergie. Ceci engendre une tendance à la concentration (entreprises dominantes bénéficiant des effets d’échelle), un décalage en termes de compétitivité-prix (surcoûts par rapport aux concurrents continentaux) et un décalage sur les prix à la consommation (via l'impact sur les marges). Propres à l’insularité et à l’éloignement avec les grands centres européens de production ou de consommation, ces surcoûts pèsent sur la compétitivité-prix corse à la fois sur le marché interne et sur les marchés extérieurs.

En parallèle, la Corse se distingue par son intégration très forte de son appareil commercial à des sociétés extérieures et à taille mondiale. Cette intégration provoque en retour une normalisation de la demande. L’essor du e-commerce accentue les observations précédentes à une échelle supérieure. Ceci laisse peu de place pour production locale sur des biens ou services de grande consommation. Il n’y a pas d’impératif particulier à susciter une offre locale.

De plus, le marché est marqué par une saisonnalité très forte de la demande interne (demande tourisme) mais aussi du cycle de production (surtout pour l'agriculture et l'agroalimentaire). Ces contraintes imposent à un producteur local de stocker hors saison ou de se surdimensionner pour suivre l’évolution saisonnière des volumes. Face à l'incontournable saisonnalité, les gains de productivité, fruits d’une vision à plus long terme, sont secondaires. Pour la plupart des structures, l’incitation à investir sur les ressources humaines est limitée.

L’effort d’innovation existe mais est vise surtout à réduire les coûts et améliorer l’organisation. Il est largement insuffisant dans l’innovation stratégique, tourné vers le développement de nouveaux produits et la conquête de nouveaux marchés. Les investissements sont réduits et les ressources humaines très limitées. Ceci réduit la capacité du tissu économique à s’adapter à des évolutions rapides et à en tirer profit.

Enfin, dans le cas du modèle économique corse, les risques de stagnation séculaire sont forts. L’absence de rupture en termes d’innovation se conjugue à une faible croissance démographique. Ces deux éléments provoquent une réduction de la demande et de l’investissement productif. La normalisation des processus de consommation et l’intégration aux marchés continentaux accentuent ce mouvement. Pour contrer ce risque, la dépense publique, surtout de l’investissement, est un levier important.

Les collectivités locales faisant l’essentiel de l’investissement public, les tensions de plus en plus visibles sur les finances locales sont des signaux inquiétants. Les politiques publiques, notamment environnementales vont demander de nouveaux investissements publics lourds dans les infrastructures de base, les infrastructures urbaines ou la formation. Ces politiques publiques seront coûteuses, réduisant les marges financières. La réduction des autonomies financière et fiscale, d'un côté, et les contractualisations "forcées" avec l’Etat et l’Europe amplifient la dégradation.

La Corse se distingue au plan des régions françaises, et plus largement des autres territoires insulaires européens de taille proche, par la faiblesse de son tissu productif agricole et industriel. Si les autres régions ont vu leurs productions agricoles et industrielles s’affaiblir sur les dernières décennies (au moins en importance relative), toutes les îles européennes de taille similaire à la Corse, qu'elles soient des pays ou bien des régions ont des bases agricoles et industrielles bien supérieures à celle de l’île.

L’industrie maraîchère est présente dans toutes ces îles, indépendantes ou non. Une base industrielle axée sur les biens de consommation courante existe aussi. Les exemples de l’Islande ou de Malte, deux îles avec des petits marchés intérieurs (respectivement 350 000 et 450 000 habitants) et des fortes contraintes logistiques, montrent qu’un espace de production existe. Des unités industrielles de biens de consommation perdurent malgré l’amélioration des liens logistiques et malgré la présence des produits de grande consommation internationaux. Les entreprises industrielles locales servent même de fabricants sous licence pour des marques internationales. En général, l’industrie locale est positionnée sur les produits à faible prix et marge, pondéreux ou avec des conditions logistiques rendant peu rentables le transport à longue distance. On trouve des cimenteries, des usines de papier toilette ou de produits ménagers à Malte, en Islande, aux Baléares, en Sardaigne, aux Canaries ou à Chypre. Idem pour les régions d’outre-mer. Mais pas en Corse.

Comme noté précédemment, la Corse se distingue par son intégration très forte de son appareil commercial à des sociétés extérieures et à taille mondiale. L’exemple est évident dans l’univers de la grande distribution mais il s'étend largement aux principaux services ou aux franchises et enseignes fournissant l'essentiel des biens de consommation (ex. : habillement). Cette intégration a des implications fortes en termes d’offre commerciale. Les flux d’approvisionnement des magasins se font quasi-intégralement via les centrales ou les entrepôts centralisant les produits et les marques à une échelle nationales ou multi-régionales. Les politiques commerciales locales (offre, marketing, objectifs opérationnels, positionnement prix) sont donc en grande partie pilotées et encadrées au niveau national.

La courroie de transmission que forme le canal de la distribution entre demande finale et production n’a pas le même effet d’entraînement sur l’industrie en Corse et dans des territoires où les relations sont principalement locales. En Italie, le marché de la distribution est régionalisé, avec des habitudes alimentaires, voire culturelles, encore très diverses d’un territoire à l’autre. Les enseignes dominantes sont des coopératives très liées au monde agricole. Dans cet environnement, les produits locaux conservent des avantages comparatifs. En Corse, il n’y a pas d’impératif particulier à susciter une offre locale, les magasins se fournissant auprès de leur centrale d’achat, pour des prix normalisés et des volumes importants. La concurrence avec les importations n’est donc pas uniquement une question de compétitivité du prix final. Les agents économiques locaux ne sont pas parfaitement informés sur les différents aspects (qualité, expression des besoins, contraintes logistiques…).

La demande finale est largement servie par des établissements d’entreprises nationales qui développent des relations avec des fournisseurs sur une échelle qui dépasse la Corse. Sans que les sous-traitants locaux soient complètements absents, l’essentiel de la chaîne de valeur est hors de l’île. Reste le dernier maillon, la commercialisation ou l’exécution de prestations de services. Les sièges sociaux pour les grandes activités génératrices de valeur ajoutée sont sur le continent, les états-majors sont réduits à la gestion des activités de distribution ou de commercialisation à travers un réseau. Cette délocalisation de l'intention de produire participe à entretenir les blocages sur la structure économique et sur le marché du travail.

Rédigé par Guillaume Guidoni le 17/04/2021 à 10:40

La mise à jour par l’Insee des données sur les dépenses de recherche et développement régionalisées pour 2017 confirment les grands constats portés depuis plusieurs années sur l’état de l’effort en recherche en Corse (compilation de tweets).


Synthèse des problématiques de recherche et d'innovation en Corse
Pour rappel, selon la définition de l’Insee, la dépense de recherche et développement correspond aux travaux de recherche et développement exécutés sur le territoire quelle que soit l'origine des fonds. Une partie est exécutée par les administrations, l'autre par les entreprises. Elle comprend les dépenses courantes (masse salariale des personnels de R&D et dépenses de fonctionnement) et les dépenses en capital (achats d'équipements nécessaires à la réalisation des travaux internes à la R&D et opérations immobilières réalisées dans l'année).

Avec seulement 0,3 % du PIB en 2017 en termes de dépenses de recherche (20,4 M€ pour le secteur public ; environ 10 M€ pour les entreprises privées*), la Corse se place au dernier rang des régions métropolitaines. Son effort est près de quatre fois inférieur à celui des Hauts-de-France qui est classée avant-dernière en Métropole. En comparant avec les régions d’outre mer, l’effort ramené au PIB est de deux fois inférieur en Corse.

Depuis le milieu des années 90, l'intensité pour le secteur public fluctue entre 0,2 % et 0,3 % du PIB de l’île. Pour les dépenses des entreprises, le montant reste famélique, avec un petit 0,1 % du PIB depuis le milieu des années 2000. On n'observe pas sur les deux dernières décennies un mouvement susceptible d’être qualifié de hausse. La Corse se situe très loin des objectifs de la stratégie de l’UE en la matière (3 % pour les dépenses totales).

Le retard de la Corse est tout autant visible au plan européen. Sur les 275 régions disposant de données en 2017, seules 13 avaient un niveau de dépenses ramenées à leur produit intérieur brut inférieur à celui de la Corse. En comparaison avec d’autres îles européennes, la Corse se situe au niveau des Açores (0,3%), est un ton en dessous de Madère ou des îles Baléares (~0,35%). Pour les autres, la distance devient nette (Malte & Chypre: 0,6% ; Sardaigne & Sicile: 0,8% ; Crète: 1,4% ; Islande: 2,1%).

En conséquence de cette faible dépense, les emplois liés aux activités de conception et de recherche – salariés au cœur des processus de développement de nouvelles idées, produits ou procédés – sont très peu présents en Corse. En 2017, on dénombre seulement 730 postes toutes catégories confondues, dont 530 cadres. Le nombre a reculé d’une centaine de poste entre 2012 et 2017.

Les autres régions métropolitaines connaissent toutes des progressions pour ces emplois stratégiques (entre +10 % et +20 % suivant les régions). Leur diffusion en dehors de la recherche publique est modeste (2/3 des postes étant à l’université ou dans les centres publics).
Le secteur privé concentre le reste dans les activités informatiques et dans les services scientifiques et techniques.

* L’Insee ne publie pas pour la Corse les dépenses privées (seuil de secret statistique). L’estimation pour les entreprises est obtenue en croisant les données d’Eurostat, celles sur le crédit impôt recherche et sur les jeunes entreprises innovantes.

Les causes de la faiblesse corse sont à la fois ancrées dans l’histoire et aux restrictions budgétaires sur les dernières années. Pour les dépenses publiques, les constats proviennent de la comparaison des niveaux de dépenses par type de structure (enseignement sup., centres de recherche, établissement publics et hospitalier) entre la Corse et les régions à faible population (Franche-Comté, Limousin). Quatre sources de sous-investissement se détachent clairement :
i/ L’absence de centre hospitalier universitaire en Corse quand ils représentent 15M€ de dépenses de R&D en 2017 pour le Limousin et 20 M€ en Franche-Comté. L'absence de CHU est donc un enjeu qui dépasse le seul aspect sanitaire. On en paie aussi le prix en termes de capacité d'innovation et de recherche.
ii/ Hormis pour une petite équipe de l’IFREMER, l’absence d’équipe localisée en Corse pour les établissements publics sous statut industriel et commercial, comme le CEA. Ces établissements ne sont pas non plus présents pour la Franche-Comté et le Limousin, et cela écarte aussi ces régions des performances observées dans les autres régions.
iii/ Seulement un établissement public de recherche, avec l’INRAE dans l’agriculture et l’agro-alimentaire. Si la Corse dispose d’un centre (3,5 M€ de R&D en Corse en 2017), quand ni la Franche-Comté, ni le Limousin n’en disposent ne permet toutefois pas de rétablir l’équilibre perdu du côté hospitalier ou établissement sous statut EPIC.
iv/ Enfin, malgré la présence de laboratoires du CNRS, l’université de Corse apparaît sous dotée, avec seulement 17 M€ (Université + CNRS) quand le Limousin dispose de 56 M€ et la Franche-Comté de 90 M€.

Par conséquent, même en tenant compte des différences de population, l’absence de décentralisation des structures de recherche publique et de centre hospitalier universitaire laisse déjà un trou de 10 M€ par rapport à des régions métropolitaines à faible population. Et cela ne placerait la Corse qu’au mieux parmi les régions en retard. Il manque en fait près de 30 M€ par an pour que l’on revienne à un niveau faible mais acceptable.

Ainsi, le poids de l'histoire, avec l'absence de centres universitaires avant la refondation progressive de l'université dans les années 70 se fait encore sentir 50 ans après.

Les choix budgétaire sont aussi inquiétants. En effet, les dépenses de l’INRAE en Corse s'affaiblissent depuis 10 ans. En 2017, elles sont presque 2 fois inférieures à celles de 2009. De même, le CNRS dépensait 4 M€ en 2000 mais seulement 3 M€ en 2017. Seule l’université a vu ses dépenses progressé. Non seulement la situation n'est pas bonne, mais la tendance est à la diminution des moyens présents sur l'île pour les budgets les plus liés aux décisions nationales.

D’ailleurs, si l’université de Corse surnage dans le marasme, c’est principalement grâce à l’augmentation de l’effort financier de la collectivité de Corse. Le financement régional a été en moyenne de 14,9€/habitant en Corse sur 2010-14 (moyenne métro: 12,5€/h), puis de 24,2€/h sur 2015-17 (vs 10,8€/h).
La collectivité de Corse a compensé la baisse de l’effort étatique. La part du financement régional en Corse atteint 30 % de l’effort total en R&D publique (moyenne 2010-17) quand les collectivités locales ne financent que 7 % de la recherche en métropole. L'effort insuffisant dans la recherche publique dans l'île est avant tout une défaillance de l'état central.

Au niveau du secteur privé, la structure sectorielle et la structure en taille des entreprises conduit assez logiquement à une faible part des dépenses en recherche et développement. On retrouve là le modèle économique méditerranéen. L'extrême faiblesse en Corse comparée à d'autres îles reflète là encore un héritage et des choix économiques lourds.

L’innovation s’entend au sens large. Elle peut aussi se faire de différentes façons : avec une équipe dédiée de chercheurs, de techniciens ou de manageurs au sein de l’entreprise ; en payant une équipe externe ; en achetant de nouveaux matériels ou de nouvelles techniques. Ainsi, le processus d’innovation dépasse la seule vision industrielle, scientifique ou technique et concerne autant les secteurs traditionnels et les services. L’innovation est un alliage de créativité, de savoir-faire, d’imitation, de technologie, de marketing et d’audace.

En Corse, l'effort dans l’innovation « tactique » (réduction de coût, amélioration de l’organisation…) est notable mais il est insuffisant dans l’innovation stratégique (nouveau produit et conquête de nouveau marché). Les PME corses choisissent une approche défensive ou de nécessité pour s’adapter à la concurrence ou aux nouvelles pratiques sur un marché mature. Il s’agit d’une innovation destinée à préserver la performance de l’entreprise sur son marché.

Compte tenu des données disponibles sur la R&D du secteur privé, celle sur le CIR et celles sur l’emploi salarié dans le privé dans les fonctions de conception et recherche, les constats des deux études citées semblent toujours largement valables à la fin des années 2010. L’effort d’innovation est donc limité dans l’innovation stratégique, tourné vers le développement de nouveaux produits et la conquête de nouveaux marchés. Ceci réduit la capacité du tissu économique à s’adapter à des évolutions technologiques rapides et à en tirer profit.

Or, non seulement la transition numérique a déjà commencé mais la crise de la COVID-19, notamment en favorisant le télétravail et la consommation par Internet, l’accélère. Le secteur du tourisme, les commerces et les services aux entreprises sont déjà engagés dans ces mutations. L’ensemble de l’économie est concerné à brève échéance et le niveau d’anticipation des entreprises corses est problématique, particulièrement pour les TPE. Le niveau d’équipement est faible, y compris en termes de relais commerciaux sur Internet (site ou vitrine).

Les infrastructures (haut-débit) étant encore en phase de déploiement, les activités économiques des territoires ruraux et de montagne restent peu connectées aux opportunités offertes par le numérique. Or, ces mutations commerciales imposent aux TPE est de trouver des réponses nouvelles, pour les assimiler et les retourner à leur bénéfice.

Un processus de destruction/création est en place, supprimant des usages anciens et les entreprises qui vont avec pour en créer de nouvelles, plus conformes dans leur fonctionnement et leur offre avec les nouveaux comportements de consommation.
Mais la destruction n'amène pas mécaniquement la création. Le processus peut se déséquilibrer d'autant plus facilement que les mutations se font sur un tissu économique affaibli par une crise sanitaire sans précédent.

Le manque d’investissement dans la recherche et l’innovation est donc proprement béant autant pour le secteur public qu’au niveau des entreprises corses. Ce retard écarte un peu plus année après année la Corse des économies régionales les plus performantes en la matière. Or, on ne peut dissocier l’innovation, large dans sa définition, et la recherche, visant la création de nouvelle connaissance et pas forcément un débouché rapide en termes de chiffre d’affaire ou de bénéfice. L’une ne va pas sans l’autre. Les ressources humaines sont largement communes aux deux activités. Innover nécessite des qualifications techniques ou au moins une sensibilité aux évolutions technologiques et organisationnelles.

Les activités de R&D publiques permettent de disposer d’un substrat de chercheurs et de former les diplômés du supérieur nécessaires. Tous ne seront pas des innovateurs dans leur vie professionnelle mais ils comprendront l’intérêt, les codes voire le langage de l’innovation. De proche en proche, l’essaimage des compétences et de la maîtrise des technologies se fait. Par effet de diffusion, le tissu économique traditionnel gagne en agilité et en capacité à anticiper.

Le numérique provoque une automatisation et robotisation croissante pour les une large gamme de métiers. Il fait émerger de nouvelles compétences, parfois pointues, difficiles à attirer ou à retenir pour une petite économie ouverte comme la Corse. Elle s’accompagne d’une externalisation croissance des activités pour les entreprises, par choix pour celles qui veulent concentrer sur le cœur de métier, et aussi par obligation quand les besoins dépassent les capacités techniques en interne.

Les années 60 à 80 ont structuré la distribution de masse autour des enseignes nationales. La dernière décennie a structuré de l’éco. de proximité autour de franchise nationale ou européenne. La transition numérique vient aussi déporter en dehors de l’île une partie de la valeur. Les grandes multinationales du Web concentrent une part croissance des revenus tirés des nouveaux modes de consommation et de comportement. Amazon et les géants du e-commerce prennent une part grandissante dans le commerce de proximité. Les plateformes de réservation d’hôtels ou de location saisonnière captent une part des revenus touristiques. Google et Facebook aspirent – entre autre – les revenus de la publicité locale. Derrière le numérique se retrouvent: effet de volume, puissance marketing de produits et services reconnus à l’échelle mondiale, prix attractifs pour des produits normés…

Derrière le lieu commun qui dit « le numérique peut se faire n’importe où », la réalité capitalistique et technique est favorable à la massification.
Le numérique existe en Corse. Il reste très petit, seule une poignée de grosses PME étant capables d’employer et de donner des perspectives au personnel très qualifié et mobile, voire même nomade, que le numérique nécessite. Il se développe et des entreprises solides émergent. Mais, on ne peut parler encore d’écosystème. Le numérique représente 2,7% de l'emploi en Corse en 2017, soit la proportion la plus faible de France, y compris régions d'outre mer. Les liens manquent avec les activités traditionnelles et les ressources humaines, notamment les spécialistes en informatiques, sont trop peu nombreux. En plus de la rareté des cadres de recherche vue précédemment, les emplois de cadres et techniciens dans l’informatique ne sont qu’en faible progression dans l’île et ont une diffusion faible en dehors des secteurs TIC et du secteur public. Cette réflexion précédente peut être élargie aux transitions écologiques et énergétiques. Rien n’assure automatiquement que la montée en compétence se traduise en emploi local.

Il ne faut donc pas sous-estimer l’importance du fait technologique et de l’innovation « de conquête ». Les économies performantes en termes d’innovation sont aussi celles qui investissent le plus mais aussi diffusent à travers l’enseignement et la formation. Pour une économie comme celle de la Corse, avec des ressources humaines, entrepreneuriale et financières forcément limitées et une focalisation sur l’innovation défensive, une stratégie d’innovation doit être opportuniste. Il s’agit de capter sur place la part la plus importante possible des chaînes de valeur, de permettre au tissu économique de comprendre les percées technologiques et de les adapter à l’outil de production corse. Ça concerne autant les secteurs traditionnels que les startups.

Sans effort plus important sur la R&D, notamment publique, le premier maillon de cette assimilation est manquant. Il faut un minimum de ressources humaines et d’agilité pour rendre compréhensible les changements du monde.

Illustrant les conséquences du retard en R&D et innovation, les gains de productivité du travail sont restés faibles en Corse, y compris lors de la forte croissance des années 2000 et tout autant sur la décennie suivante. Ceci explique que malgré une croissance facialement élevée, on n'a plus de mouvement de convergence pour le PIB en volume par emploi ou le revenu disponible brut par habitant. Dit simplement, il y a un décalage entre croissance globale et gain sur le niveau de vie par tête.

La question des gains de productivité est plus souvent vue comme une menace pour l’emploi que comme la nécessaire source d’une croissance forte et durable. Les gains de productivité sont souvent associés à des suppressions de postes. Il ne pas faut le nier, à court terme, les gains de productivité peuvent être l’ennemi. L’idée centrale est de générer plus de valeur ajoutée pour un même volume de rémunération des facteurs travail ou capital.
Quand on achète une nouvelle machine ou quand on réorganise une équipe, la conséquence peut être négative sur les salariés, notamment les moins qualifiés. Schématiquement, les gains de productivité suppriment le besoin de personnel pour des tâches simples ou répétitives. Or, le tissu économique corse n’est pas le plus riche en emplois qualifiés. En outre, la rentabilité générée peut être stérile, au sens où elle se fait sans retour sur les salaires ou l’investissement, mais plutôt dans les dividendes ou l’accumulation de trésorerie.

Cette problématique rejoint aussi celle des inégalités au sein de la population. L’essor des entreprises numériques et plus généralement du numérique augmente les besoins en ressource humaine très qualifiée, très bien payée et très productive. Une nouvelle rupture se forme sur le marché du travail, entre des employés contraints de suivre des évolutions au pas de charge et des super-salariés, aux rémunérations hors norme dues à leur position au cœur de la mutation techno et leur maîtrise des forces sous-jacentes. Le risque est de créer un décalage persistant entre productivité et salaires, puis de bloquer l’investissement, réduisant encore plus les gains de productivité futur. Ce cercle vicieux est présent en Corse, où la productivité apparente est quasi-stagnante.

La thématique est mondiale, en tout cas présente dans quasiment toutes les économies développées. Partout, on observe un ralentissement des gains de productivité depuis 20 ans et des questionnements autour du paradoxe entre un discours permanent sur la révolution 2.0 ou 3.0,...
l’arrivée visible de nouvelles technologies, et l’absence de traduction en termes de productivité. Plusieurs explications et hypothèses peuvent être avancées pour expliquer le mouvement de baisse. Notamment, la question de la « qualité » de création de nouvelles entreprises, censées être plus à même de provoquer le choc de productivité attendu.

En Corse, les créations d’entreprises sont fortes depuis près de deux décennies. La dynamique entreprenariale est systématiquement la plus importante des France métropolitaine et s’est renforcée avec la création du statut d’auto-entrepreneur (devenu désormais micro-entrepreneur).
La Corse cumule un fort taux de créations d’entreprises par habitant et une meilleure survie de ces entreprises. On a donc, à grands traits, une dynamique plutôt vertueuse. Toutefois, les entreprises se croissent moins en emplois, en chiffre d’affaires ou en investissement. Selon l’Insee, les créations d’entreprise visent un marché de proximité et sont axée vers le consommateur plutôt que vers les services aux entreprises.

On retrouve cette focalisation chez les auto-entrepreneurs qui sont désormais un élément non négligeable du tissu économique corse. Mais, les microentreprises génèrent globalement des revenus faibles. Ces entrepreneurs gagnent moins que l’équivalent d’un SMIC annuel. Sans faire de jugement de valeur sur le potentiel de chaque création, l’ambition des créateurs est surtout la création de leur ​propre emploi. Sur la dernière décennie, les créations d’entreprises avec au moins un salarié dès le départ ne suivent pas la dynamique globale. En moyenne, on comptabilise moins de 20 créations par an avec plus de 2 salariés au départ en Corse.

Il est aussi possible que des entreprises peu productives conservent des positions dominantes sur leur marché. Ces entreprises bénéficient de rentes de situation qui bloquent la concurrence et donc la possibilité pour des nouvelles firmes, plus productives, de se développer. Il est difficile de démontrer à l’échelle de la Corse cette hypothèse. Certains éléments plaident en ces sens, d'autres montrent que les "grosses" PME (y compris franchises et enseignes) impulsent l'innovation dans le tissu local.

Certes, le lien entre, d'un côté, la recherche et l'innovation et, de l'autre, la vigueur des gains de productivité n'est ni automatique, ni évident. Toutefois, en Corse, la faiblesse est partagée des deux côtés. Elle nourrit les inégalités et éloigne l'horizon des possibles.

On s’échine depuis tellement de temps à penser les politiques de développement de tel ou tel secteur par le haut, pour des succès somme toute assez limités, que tout ceci commande l’humilité, tant en Corse qu’ailleurs. Il est évident que des écosystèmes productifs mieux structurés et capables de se regrouper dans une logique de cluster* sont clefs pour la croissance et de la résilience. Les filières économiques sont confrontées à des problématiques largement communes : formation, financement, transitions, équilibre concurrentiel, saisonnalité, transport, foncier et immobilier d’entreprise. Autant de thème que l’on retrouve partout, avec des nuances marginales.

Mais les politiques de structuration de filière, formes de politiques industrielles, présentent un défaut central : elles favorisent les entreprises les plus à même de mobiliser les moyens publics et les mieux organisées pour les solliciter. Une approche systémique a parfois plus de sens qu'une compilation d'approches sectorielles, surtout si l'on souhaite obtenir un changement rapide et radical.

On a pu croire à un moment que la Corse bénéficierait d'un boost fiscal "systémique" sur ces thèmes, avec une bonification des taux de Crédit Impôt Recherche / Crédit Impôt Innovation. Une mesure pouvant diminuer le coût de l'innovation pour les petites entreprises était bienvenue, les contrôles fréquents sur ce crédit d’impôt par les services fiscaux permettant d’en vérifier la bonne utilisation. Mais, le dispositif a été bloqué par la Commission européenne et l'Etat n'a pas fait grand chose pour le défendre. Le boost sur le CIR a été supprimé avant même d'être mis en place et, pour le CII, la mesure est cosmétique.

C'est pour ces raisons qu'un plan R&D publique est fondamental, passant par un financement important de filières de recherche à l'université, dans les équipes, centres ou établissements publics, déjà présents ou à implanter. L'impossibilité d'agir avec ampleur et rapidement à travers les entreprises pousse en ce sens. C'est le premier étage, indispensable. L’Islande a suivi un chemin similaire dans les années 80-90 (un premier étage avec la R&D publique puis transmission au secteur privé) et, même si la Grande Récession a laisse des traces, la R&D reste un point fort du pays à la fois dans le secteur public et le secteur privé. L’investissement – car il s’agit bien de dépenses d’investissement et pas de fonctionnement – dans la R&D publique doit être élevé au rang de priorité, au même titre que l’accès aux services de base. L'échelon local apportant déjà un financement conséquent, il est de la responsabilité de l'Etat central de proposer un cadre à même d'enclencher cette dynamique, au titre de son sous-investissement séculaire.

* Notion qui a notamment émergée à partir des travaux de M. Porter. Un cluster regroupe sur un territoire retreint d’entreprises ou d’acteurs d’une même filière d’activités. La Silicon Valley en est l’exemple le plus souvent donné.


Rédigé par Guillaume Guidoni le 16/04/2021 à 10:11

Une exploration des principaux postes de la dépense publique en Corse.


Quelques éléments de réflexion sur la dépense publique dans l’économie corse
Cela a déjà été évoqué mais les risques de stagnation séculaire étaient à prendre au sérieux avant la crise sanitaire et ils le seront d'autant plus après.

La société corse est parcourue de fractures sociales, avec une partie de la population coupée des bénéfices de la croissance. La focalisation sur les activités présentielles rend particulièrement sensible le tissu économique aux chocs exogènes (énergie, tourisme, dépenses publiques) et endogènes (vieillissement rapide) sur la demande finale. La normalisation des processus de consommation et l’intégration aux marchés continentaux accentuent ce mouvement. Les politiques publiques, ciblant surtout la demande et le pouvoir d’achat, le parachève. La participation au marché du travail est faible, le tissu industriel peu développé, les gains de productivité modestes et l’innovation très circonscrite. Le petit marché insulaire est à la fois ouvert sur l’extérieur et concentré sur quelques acteurs.

La crise sanitaire souligne ces lignes de force, ajoutant :
- une pression énorme sur les revenus des indépendants (plus important en proportion en Corse que dans les autres régions) ;
- un sur-endettement pour le secteur privé, avec concomitamment une baisse des la capacité d'autofinancement et un choc sur les fonds propres ;
- une fois une érosion encore indolore mais qui se ferra très vite perceptible des marges financières de l'Etat, de la Collectivité de Corse et des autres collectivités locales.

Les questionnements autour de la réalité d’une économie atone pour longtemps et de la façon de conjurer la stagnation séculaire sont donc tout aussi importants pour la Corse que pour le reste de l’économie mondiale. Or, si éviter le piège de la stagnation justifie une expansion budgétaire, il me semble intéressant de se poser la question de l'importance de la dépense publique dans l'économie corse. Elle conditionne en partie la façon d'envisager une politique économique plus adaptée et plus autonome pour la Corse.

Principaux impôts d’Etat par région (€/habitant)
Principaux impôts d’Etat par région (€/habitant)
Pour commencer, une définition de la notion de dépenses publiques n’est pas inutile. Selon l’Insee, les « dépenses publiques sont les dépenses effectuées par l’État, les administrations de Sécurité sociale, les collectivités territoriales et les administrations et organismes qui leur sont rattachés. Elles peuvent être classées en trois grandes catégories : les dépenses de fonctionnement, qui servent à la bonne marche des services publics (dépenses courantes de personnel et d’entretien, achats de fournitures...) ; les dépenses de redistribution : prestations en espèces versées aux ménages (ex : pensions de retraite, allocations familiales, minima sociaux...), subventions versées aux entreprises et aux ménages ; les dépenses d’investissement, qui visent à renouveler ou à accroître le capital productif public (ex : dépenses de recherche et développement, achats d'armements, constructions de bâtiments et d’infrastructures...) ».

Ces dépenses se font via trois grands ensembles : administrations centrales (ou d’Etat), administrations de sécurité sociale et administrations locales. Entre ces trois grands types d’administrations, des transferts multiples existent. Ces derniers peuvent créer des confusions, avec des transferts internes comptabilisés comme recettes pour les uns et de dépenses pour les autres. L’exemple le plus simple étant les dotations versées par l’Etat aux collectivités territoriales. En France, sur 1 260 milliards d’euros de dépenses publiques (au sein de ces dépenses, les frais de personnel toutes administrations confondues représentent 282 milliards d’euros, soit 23 % du total), les grandes masses sont surtout concentrées sur les prestations sociales (43 % du total en 2016). Vient ensuite les dépenses de santé hors indemnités (14 %), de services généraux (dépenses liées au fonctionnement de l’Etat central à savoir surtout le fonctionnement des organes exécutifs et législatifs, affaires financières et fiscales, affaires étrangères, les services généraux et la charge d’intérêt de la dette publique.11 %), d’éducation (10 %) et les affaires économiques (10 %). Le reste concerne surtout les dépenses de logement hors prestations sociales, l’environnement, la culture, la défense et la police, pour 12 % du total tout compris.

Les dépenses sociales ou de santé se font principalement via les administrations dites de sécurité sociale (caisses de retraites, assurance maladie, hôpitaux…), sauf pour les retraites des fonctionnaires d’Etat qui sont versées sur le budget de l’Etat et les minima sociaux versés par les départements (RSA, APA…). L’essentiel des dépenses d’investissement et d’interventions directes (subventions, aides aux opérateurs économiques) est le fait des collectivités territoriales. L’Etat assume l’essentiel des dépenses fiscales, d’éducation et régaliennes.

En Corse, il est impossible de définir précisément les dépenses de l’Etat ou de la Sécurité sociale, ces comptes n’étant pas régionalisés. Comme dans les autres régions de métropole, les derniers comptes vraiment complets disponibles datent de plus de 35 ans. Pour la période récente, l’évolution des systèmes d’information et de comptabilité de l’Etat a conduit faire disparaître progressivement le traçage des dépenses publiques à un niveau localisé. Cette question fait l’objet de recherche depuis 2008 mais il est peu probable que l’on retrouve d’ici peu la précision des chiffres du début des années 80. Les champs sont très vastes : dépenses sociales, dépenses de l’Etat pour son propre compte, transferts et dotations, dépenses à travers des mesures fiscales spécifiques, dépenses des universités, dépenses des administrations indépendantes… Les informations sont donc parcellaires et méritent d’être prises avec de grandes précautions.

Toutefois, la Corse présente incontestablement un poids de la dépense publique dans son économie plus important que la moyenne des régions de province. Par exemple, la contribution du secteur non marchand à la valeur ajoutée produite annuellement dans l’île est près de 8 points supérieure à la moyenne des régions de province (33 % en 2015 contre 25 %). La Corse se rapproche sous cet aspect des DROM, où le poids du secteur non marchand dans la production annuelle de valeur ajoutée se situe entre 33 % (Martinique) et 37 % (La Réunion, Guadeloupe). Autre aspect, le poids de l’emploi public atteint en Corse 36 % du total fin 2016 contre 33% pour les régions de province.

La dépense publique en Corse est pour sa plus grande part la résultante de l’application du modèle français de protection sociale et de choix en termes d’administration qui ne sont pas propres à l'île. Que le niveau soit élevé ne dit pas grand-chose en soi. Il n’existe pas, dans la littérature économique, de façon théorique ou empirique, de définition du « bon » niveau de dépenses publiques, encore moins si l’on différentie entre les trois catégories définies plus haut. Pour ne parler que des économies les plus riches, le Danemark, la Norvège ou l’Autriche ont une dépense publique (source Eurostat 2016 et OCDE 2015) parmi les plus élevées au monde, tout en ayant une forte croissance post-Grande Récession. Ils ont aussi des niveaux de vie et des équilibres sociaux que beaucoup de pays rêveraient d’avoir.

D’autres pays, comme les Etats-Unis ou le Japon se situent sous les 40 %. Selon Eurostat, les îles méditerranéennes indépendantes sont en moyenne autour de 41% pour Malte comme pour Chypre depuis 2010. L’Islande est à 45 %. Avec 56,4 % en 2016, la France se situe désormais en pôle position au niveau mondial sans avoir des résultats très spectaculaires sur le plan social ou économique. Le niveau dépend de tellement de choix de société qu’il est vain de vouloir distinguer le modèle le plus pertinent en termes de politique publique de santé, de redistribution, de système de retraite ou d’éducation. On retiendra juste qu’il y a un monde entre la Grèce, où la dépense publique est de 49,7 %, et la Suède, où elle est de 49,5 %. Ce niveau élevé nous dit juste que la Corse appartient à un ensemble national qui, à travers de multiples transferts internes, assure un modèle administratif et social homogène.

L’Île-de-France est la principale source des transferts pour les autres régions. Mais, il faut faire très attention à raisonner tout chose égale par ailleurs. Plutôt que d’en conclure à une dépendance, parlons de liens d’interdépendances. Cette interdépendance s’est construite sur un temps long. Elle est le fruit de l’histoire de la France et de son centralisme. L’Île-de-France concentre aujourd’hui l’essentiel des centres de décisions et des activités à très forte valeur ajoutée du pays. Le centralisme français a drainé sur un territoire réduit des activités qui sont beaucoup plus réparties dans des pays fédéraux ou plus décentralisés. Ainsi, la région capitale concentre 30 % du PIB de la France (2015) pour seulement 18 % de la population. En Europe, parmi les grands pays, seul le Royaume-Uni a une concentration supérieure. En Allemagne, en Espagne ou en Italie, la concentration est bien moindre (selon Eurostat, le Land de Berlin, la région du Lazio et la communauté autonome de Madrid pèsent respectivement 4 %, 11 % et 19 % du PIB de leur pays en 2015). Ce qui ne veut pas dire les transferts entre régions y sont plus faibles. C’est même largement l’inverse. Il suffit de regarder la situation de l’Allemagne de l’Est, du centre ou du sud de l’Espagne ou du Mezzogiorno pour s’en convaincre.

Enfin, il faut éviter la lecture culpabilisatrice qui a largement cours, celle du « coût » de telle ou telle région pour « la France ». Lecture qui vaudrait d’ailleurs tout autant pour les Hauts-de-France, entre autre, que pour la Corse. Un simple coup d’œil sur la carte de l’Europe montre que de petits pays ont des PIB par habitant (SPA) très élevés, des grands pays moins. Que des micro-pays à l’échelle mondiale comme l’Islande ont un niveau de vie supérieur à celui de l’Allemagne ou de la France. La diversité saute aux yeux et l’intelligence des territoires aussi. Encore une fois, les écarts actuels sont surtout et avant tout la conséquence d’une histoire complexe et de choix politiques.

C’est bien à l’échelle nationale que se construisent les politiques de correction des inégalités – à travers les transferts sociaux et les impôts –, de réallocation entre les secteurs économiques – à travers le subventionnement de secteurs sous-financés par le marché – ou bien de la lutte contre les externalités négatives – à travers la taxation des activités polluantes. C’est bien à l’échelle nationale que la cohésion du territoire se pense en termes d’infrastructures publiques et de biens communs. L’Île-de-France est puissante économiquement car elle a pu s’appuyer sur un territoire vaste et attirer les richesses humaines, industrielles et financières à elle. Elle ne peut le rester que parce que l’ensemble national est stable et permet cette répartition, qui n’est pas qu’une source de coûts.

De plus, à ceux qui ne regardent que la dépense, on peut leur opposer les recettes. Ainsi, en Corse, la fiscalité a été très dynamique depuis la fin des années 90. Pour les seuls grands impôts (hors part des impôts non régionalisées, dont DGE et DSRGE) – impôt sur le revenu (IR) et ISF, impôt sur les sociétés (IS), taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et droits d’enregistrement (hors droits locaux) –, la hausse a atteint 117 % entre 2004 et 2016 pour les montants nets prélevés, deux à trois fois plus vite que pour les autres régions métropolitaines (NDLA : les données 2017-2018 confirment ce constat). Concernant les charges sociales prélevées pour le compte de la sécurité sociale, elles ont crû de +72 % entre 2004 et 2015, contre +37 % au national (NDLA : les données eurostat 2016-2017 confirment ce constat).

Ces éléments peuvent souligner que la contribution de la Corse au redressement des finances publiques a été plus importante que dans d’autres régions. En effet, ramené en euros par habitant, la pression fiscale des grands impôts de l’Etat atteint 2 900 euros annuels en 2016, soit un taux supérieur à celui des régions Bretagne, Centre–Val de Loire, Hauts de France, Normandie, Nouvelle Aquitaine, Occitanie et Bourgogne–Franche-Comté. Entre 2004 et 2016, ce ratio a progressé de 1 350 euros par habitant, soit la plus forte hausse pour les régions de province, devant la région PACA (1 300 €/h) et la région Rhône-Alpes (1 140 €/h). Si l’absence des données sur les grandes entreprises ayant leur siège social en province peut tempérer ces écarts, il convient de noter que ces entreprises sont peu présentes en Corse. Il reste exact que le niveau global des prélèvements publics est en deçà de la moyenne continentale, du fait de l’existence des dispositifs fiscaux spécifiques à la Corse, mais il est très largement normalisé.

Il faut aussi noter que la Corse n’est pas la seule région qui bénéficie de dispositifs fiscaux spécifiques. Dans la région Hauts de France, la loi de finances 2018 a créé une zone franche pour revitaliser l'ancien bassin minier. Son coût annuel devrait s’établir à 31 millions d’euros par an en moyenne sur la période 2018-2025. Les Bassin d’Emploi à Redynamiser concernent 362 communes de la Vallée de la Meuse dans les Ardennes et 46 communes en région Occitanie, cette mesure ciblée ayant un coût budgétaire au minimum de 24 millions d’euros en 2016.

Dépenses par type par région (2015, €/habitant)
Dépenses par type par région (2015, €/habitant)
L’analyse directe n’apportant que peu d’informations, il convient de regarder plus dans le détail ce que nous dit la dépense publique en Corse. Pour ce faire, plutôt que de chercher à calculer un total de dépenses publiques dans l’île, exercice vain, il est plus raisonnable de dégager quelques ordres de grandeur en utilisant des chiffres connus par grandes catégories.

La méthode choisie ici fut de se baser sur les informations fiables et validées par une méthodologie précise pour essayer de bien comprendre le niveau global et les évolutions récentes des dépenses publiques en Corse. De plus, les dépenses considérées sont « finales », c'est-à-dire effectivement versées à un agent économique qui n’est pas une autre administration. Les grandes catégories de dépenses finales reconstituées concernent surtout les dépenses sociales, des informations sur les dépenses du secteur non marchand (rémunérations, investissements, R&D) et les autres dépenses de fonctionnement du secteur public local. Il est important de rappeler au lecteur qu’il ne s’agira dans les lignes qui suivent que d’ordres de grandeur. En l’état des sources, il est impossible d’éviter certains doubles comptes (notamment, les dépenses de santé incluent les salaires versées à la fonction publique hospitalière qui se retrouvent aussi dans les dépenses de rémunération) et tout aussi impossible de tendre vers l’exhaustivité. Il faut aussi avoir en tête que le statut spécifique de la Collectivité de Corse gonfle les dépenses de fonctionnement hors salaires ainsi que les dépenses de rémunération du fait des transferts de compétence de l'Etat.

Trois constatations principales ressortent de cet exercice. Premièrement, la Corse n’est pas systématiquement en dehors des normes en termes de catégorie. Les Hauts-de-France, l’Occitanie ou la région Bourgogne-Franche-Comté ont aussi des indicateurs élevés, parfois supérieures à ceux de l’île sur certaines catégories. Deuxièmement, les dépenses spécifiques à la Corse, sur les plans des transports, de la fiscalité ou de l’énergie, représentent à elles seules une dépense équivalente à deux fois l’investissement public dans l’île. Troisièmement, la structure est révélatrice d’un paradoxe entre les priorités publiques et la répartition de la dépense.

Il est clair que la Corse accuse des retards du point de vue de la situation sociale d’une grande partie de ses habitants. Il est aussi évident que sa population est vieillit et va vieillir vite (28 % de la population a plus de 60 ans en 2015. Ce serait 36 % en 2030 et 41 % en 2050 selon les projection Insee).

Le retard est aussi manifeste en infrastructures publiques, routière mais aussi dans les déchets ou le traitement des eaux. L’urbanisation se fait de façon anarchique. Enfin, 18 % de la population de l’île se situe à plus de 7 minutes d’un service de santé de proximité, contre 9 % pour les régions de province en moyenne, 8 % pour une région montagneuse comme l’Auvergne-Rhône-Alpes et 3 % pour la région PACA. Compte tenu de l’effort manifeste de cohésion nationale que suppose un niveau plus élevé de dépenses publiques, on peut logiquement s’attendre à ce que les dépenses publiques en Corse se concentrent sur ces inégalités sociales ou territoriales.

Or, on constate presque l’inverse. Les dépenses de retraites et de prestations sociales accusent un retard par rapport aux régions de province, près de 700 euros annuels par habitants. Cet écart est cohérent avec la sous-consommation des prestations déjà mise en évidence avec les données sur les aides sociales (dépense par tête systématiquement inférieure à la moyenne province sauf pour le minimum vieillesse) ou sur les montants inférieurs de pension de retraite par tête. Le nombre de logements sociaux par habitant est le plus faible des régions métropolitaines. L’effort de santé apparaît dans la borne haute, mais trois éléments expliquent l’essentiel de l’écart : les soins paramédicaux, les transports médicaux et les soins liés à la fréquentation touristiques. En revanche, l’effort par habitant est comparativement plus faible pour les dépenses dans les établissements médicaux, notamment les hôpitaux et des centres de soins pour personnes âgées ou retraitées, avec un effort global inférieur de 120 euros par habitant à la moyenne nationale, ce qui fait tout de même 39 millions d’euros annuels de moins. L’emploi en Corse dans les activités de santé apparaît comparativement en déficit (Pour 1 000 habitant, l’emploi dans la fonction publique hospitalière est en 2015 de 15,9 postes en Corse contre 18,8 en province et pour l’ensemble du secteur de la santé de 33,6 contre 44,6 - sources : Insee, calculs de l’auteur). Enfin, l’effort en investissement public, bien que boosté par le PEI, est quasiment le même que celui de l’Île-de-France ou de la région PACA, et à peine 200 euros au-dessus que l’effort observé au niveau des régions de province. Rien d’exceptionnel!

Voilà, j'espère que ça pourra susciter d'autres travaux, ce sujet valant bien quelques heures de peine.

Rédigé par Guillaume Guidoni le 25/11/2020 à 14:43
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