Quelques enseignements tirés des derniers développements de l'économie corse


Les derniers trimestres amènent plusieurs éléments d'analyse sur l'économie de l'île.



1 – Il n’y a pas eu de « miracle corse »

La dernière publication de l’Insee sur le PIB Corse a souligné que l’île avait connu une croissance forte au cours des années 2000. Au-delà des sérieuses réserves méthodologiques sur le calcul des PIB régionaux, il est indéniable que l’économie corse a connu une décennie très positive. Il suffit de regarder l’évolution de l’emploi sur cette période. Attention toutefois, si le gâteau a grossi, le nombre de personne vivant dessus aussi.

La décennie 2000 a marqué l’apogée du modèle économique basé sur le diptyque « consommation-immobilier » à la fois dans le secteur privé (construction, distribution, tourisme) et dans le secteur public (emplois publics, exemptions fiscales, infrastructures).

Mais, cette période est indéniablement derrière nous, pour les raisons déjà citées et que l’on ne répètera pas. Malheureusement, la réussite des années 2000 nous a endormi et nous n’avons pas su créer les fondations d’une économie diversifiée et résiliente.

Prenons l’exemple du PEI. Oui, il a joué un rôle de stimulant durant les années 2000. Mais, ce n’est désormais plus une force de croissance significative, l’impulsion diminuant. Quand on pédale de moins en moins fort dans une pente, le vélo finit par s’arrêter.

De plus, l’intérêt de l’investissement dans les infrastructures publiques n’est pas tant l’argent dépensé à l’instant T (sinon, il suffirait de payer pour faire des trous puis les reboucher) mais le fait que cet argent doit permettre de réduire les coûts pour les échanges (transport) ou les activités économiques (énergie, environnement…).

Or, même si on manque de données et d’analyses pour être catégorique, il semble que les améliorations n’ont pas eu l’impact nécessaire pour apporter ce supplément de croissance à long terme. La réorientation de l’enveloppe restante sur les infrastructures urbaines et de proximité paraît d’ailleurs une bonne chose, car l’impact pour 1 € dépensé y sera probablement plus significatif.

2 – La dégradation actuelle n'est pas une vue de l'esprit

Concernant la situation actuelle, il faut faire attention de ne pas sous-estimer la gravité. Bien évidemment, il n’y a pas une explosion du système économique, on n’est pas dans les années 30 aux Etats-Unis.

Mais, la conjonction d’éléments économiques défavorables avec la dégradation dans la construction (cf. graphique ci-dessus), une saison touristique qui s’annonce très délicate (pas uniquement à cause de la grève de la SNCM) et de l’austérité budgétaire forme ce que anglo-saxons appelleraient une « tempête parfaite ». Le pire n’est jamais certain mais il est désormais possible.

Cela ne sert à rien de parler de reprise ou d’amélioration en cours alors que tout indique le contraire. C’est contre-productif et nuit à la crédibilité de la parole publique. La Corse a perdu près de 1 000 emplois salariés dans le secteur privé entre juin 2013 et mars 2014, ce qui représente l'équivalent de 230 000 emplois pour la France. A titre d'exemple, la Grande Récession de 2008-2009 a coûté près de 600 000 emplois salariés du secteur privé (source: Acoss).

3 – Le pilotage à court terme de l’économie corse est quasiment impossible

Une fois que l’on a dit que la « tempête parfaite » pouvait frapper l’île, que faire ? A court terme, l’inertie du modèle est trop forte. On n’a pas de levier à actionner pour mener une politique contra-cyclique.

On pourrait accélérer le PEI ou d’autres dépenses d’investissement, mais c’est difficile de pousser les feux sur des chantiers qui sont complexes et se planifient sur un temps nécessairement long.

On pourrait croire que les politiques gouvernementales auront un effet suffisant pour inverser la tendance. Mais, les allègements de charges restent modestes au regard de la dégradation des marges des entreprises enregistrées ces dernières années. On parle de 10M€ de crédit d’impôt en Corse grâce au CICE. C’est à peine l’équivalent d’une semaine de flux de crédit dans l’île.

Enfin, il n’y a pas de « fée confiance ». Croire qu’il suffit de tenir un discours optimiste pour redonner confiance et qu'ainsi la consommation et l'investissement se stabiliseront et repartiront est un leurre (sauf en période d’effondrement comme fin 2008 ce qui n’est pas du tout la situation actuelle).

On est donc un condamné à subir une conjoncture très difficile faute d’avoir construit sur les dernières années des outils capables de nous donner de la flexibilité en termes de politique économique.

4 – Les débats politiques ne doivent pas passer sous silence l’enjeu démographique

Concernant les débats institutionnels, attention à ne pas oublier le choc démographique. La moitié des actifs actuellement présents sur le marché du travail seront à la retraite d’ici à 20 ans. Or, il n’est pas possible de compenser uniquement avec le « stock » de jeunes présents en Corse. Ceci à des implications fortes pour la croissance potentielle (rythme de croisière de l’économie). Compte tenu des gains de productivité très faibles et de la lente hausse du taux d’emploi, la croissance potentielle de l’île tombera sous 1 % d’ici 10 ans.

Pour être clair, l’économie corse ne peut pas absorber le choc démographique qui est devant elle sans immigration, même si le taux de natalité explosait. Ce qui pose encore un autre problème car il est dangereux de faire reposer l’avenir économique de l’île sur sa seule capacité à pouvoir attirer et accueillir des travailleurs extérieurs. Rien n’est éternel et si l’île attire aujourd’hui, rien n’assure que cela soit encore vrai dans 20 ans. On est sur le fil du rasoir.

Il faut donc mixer avec l’attractivité, d'une part, l’augmentation du taux d’emploi des femmes et des plus de 50 ans et, d'autre part, une économie plus innovante (accélération des gains de productivité y compris dans les secteurs « traditionnels »).

L’intégration des flux migratoires est aussi un challenge pour le peuple corse. Mais, c’est le rôle du politique de trouver les réponses adaptées pour concilier les enjeux. A chacun son boulot.

5 – Le vieillissement ne génèrera pas de croissance

Croire que l’augmentation du nombre de retraités peut servir de base à un nouveau modèle est dangereux. Les retraités ont un pouvoir d’achat stagnant (au mieux). Ainsi, pour faire de la croissance seule la masse jouera. Mais, on retombe dans le problème du gâteau et du nombre de personne vivant dessus. De plus, la modification du profil de consommation avec l’âge favorise les secteurs à faible productivité. Ceci se répercutera par une réduction du potentiel de croissance (gains de productivité tirés vers le bas).

6 – La réponse aux problèmes économiques ne doit pas être que du replâtrage

Même si une action en faveur de la construction (via la construction de logements sociaux et intermédiaires et, plus marginalement, la performance énergétique) est souhaitable pour éviter un effondrement du secteur, la correction actuelle a des causes structurelles. Il est compliqué de ne pas en tenir compte. Ce n’est donc pas en relançant ce secteur qu’on arrivera à retrouver une croissance solide.

Pour préparer l’avenir, trouver de la résilience, il manque notamment un plan recherche et innovation. Les fondations de ce plan pourraient être lancé rapidement en utilisant résolument les fonds Feder (la partie facile si l’on évite l’émiettement, ce qui ne semble pas être le cas dans la programmation 2014-2020) et en redéployant une partie du budget de la CTC vers cet axe politique (la partie compliquée car elle fera des mécontents). Par exemple en supprimant l’inefficace et encore plus coûteuse que prévu aide aux primo-accèdants versée par la CTC (gains recherchés 3 à 4 M€/an), en réduisant les dépenses de fonctionnement dans le train (gains recherchés 1 à 2 M€/an) et les dépenses en infrastructures (gains recherchés 3 à 4 M€/an). L’objectif étant de mobiliser le plus rapidement possible une enveloppe supplémentaire de 15 M€/an. Un début.

7 – Pas grand-chose à dire sur la SNCM

Pas vraiment d’enseignements de ce côté là. La grève va impacter l’économie corse, de façon réduite si la CMN peut circuler, de façon calamiteuse en cas de blocage du fret et/ou des ports, mais tout le monde le comprend bien.

La SNCM n’est pas viable sur son format actuel car son exploitation est bien trop déficitaire. Quelle entreprise pourrait supporter d’avoir ses comptes dans le rouge depuis plus de 10 ans ? Ce n’est pas un complot, c’est la réalité. Sa restructuration ne peut malheureusement passer que par un grand plan social. Mais, cela provoquera la fureur des syndicats.

La Corse est spectatrice d’une situation qui peut lui coûter bien plus d’emplois que la SNCM pourrait en perdre en cas de restructuration. Mais, bon, c’est pas grave parce qu’on a le PEI…

Mercredi 2 Juillet 2014
Guillaume Guidoni